La décision américaine de suspendre le versement de 300 millions de dollars à l’UNRWA pourrait encore aggraver les conditions de vie des réfugiés palestiniens à Beyrouth.

Reportage photo pour l’Orient – Le Jour, réalisé le 30 janvier et 1er février 2018

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La réfugiée palestinienne de Syrie Rawan, pendant le lancement de l’appel d’urgence de l’UNRWA, au Lancaster Plaza Hotel, Beyrouth, le 31 janvier 2018. Philippe Pernot

Le calme règne à Burj el-Barajneh, pourtant l’inquiétude guette ses habitants. Car l’UNRWA, qui apporte un soutien vital aux 30 000 réfugiés palestiniens qui vivent dans ce camp situé à la lisière de l’aéroport Rafic Hariri, risque de perdre une grande partie de ses financements. “Nous avons assez de fonds pour tenir jusqu’á la fin février. Après, nous devrons arrêter certains programmes et nous replier sur l’essentiel », explique Mohammed Abdi Adar, directeur de l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) en Syrie, d’une voix calme. Son ton contraste avec la crise profonde dans laquelle se trouve l’Office. Depuis que l’administration Trump a annoncé une réduction de 300 millions de dollars de son financement, plus de 500 000 réfugiés palestiniens de Syrie, éparpillés au Liban et en Jordanie pour fuir la guerre civile qui fait rage depuis 2011, sont menacés de perdre accès à des services importants.

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Une rue dans le camp de Bourj el-Barajneh. Beyrouth, 1er février 2018. Philippe Pernot

L’Office onusien a donc lancé une double campagne de levée de fonds mercredi dernier, visant à récolter 800 millions de dollars au total. D’un côté, l’opération « #Dignity is Priceless » pour les programmes « normaux » à Gaza, Jérusalem et la Cisjordanie. De l’autre, un appel aux dons en urgence pour le demi-million de réfugiés palestiniens de Syrie, dont 32 000 ont fui au Liban et 17 000 autres en Jordanie. C’est à cette occasion que se sont réunis diplomates, journalistes et donateurs au Lancaster Plaza Hotel à Beyrouth mercredi midi. « Nous vous invitons à prendre contact avec vos gouvernements, vos journaux et vos proches pour nous aider dans cette crise historique » : voilà la teneur de l’appel lancé par l’Office.

La survie d’un grand nombre de réfugiés dépend de l’UNRWA

Á 8km de là, dans le camp de Burj el-Barajneh, les retombées de la crise sont concrètes. « Sans l’UNWRA, ma famille et moi ne pouvons pas vivre », témoigne Maher Shehabe, 50 ans. Ce père de famille au chômage est doublement apatride : alors que ses parents ont dû fuir de Palestine en Syrie, lui s’est réfugié au Liban en 2013 pour échapper au conflit syrien. Comme plus de 400 000 autres « PRS » (sigle onusien pour les réfugiés palestiniens de Syrie), il risque de perdre d’ici fin février les 127 dollars par mois que l’UNRWA lui donnait pour payer son loyer ou se nourrir. Le marché du travail au Liban n’offre pas de répit : les plus de 200 000 réfugiés palestiniens libanais sont exclus d’une longue liste de professions. Les aides onusiennes sont donc souvent indispensables pour ces deux-tiers des habitants de Burj el-Barajneh qui sont au chômage.

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Ahmad Mohammed Kayal, un réfugié palestinien libanais, dans le camp de réfugiés de Burj el-Barajneh, Beyrouth, le 1er février 2018. Philippe Pernot

Les enfants de Maher Shehabe fréquentent l’une des 104 écoles de l’UNRWA, et pourraient perdre accès à l’université. Car beaucoup des jeunes palestiniens rencontrés font des études (même si les facultés de sciences leur sont interdites) grâce à l’aide de l’UNRWA, qui leur réserve quelques rares places aux universités libanaises partenaires. En cas de crise financière à l’Office, de nombreux jeunes se verraient contraints de rester dans le petit camp bondé où 50 000 personnes, y compris des réfugiés syriens s’entassent sur un kilomètre carré. C’est notamment le cas de Rawan, jeune réfugiée palestinienne de Syrie, originaire du camp de Yarmouk (près de Damas), venue parler au parterre de diplomates et de journalistes au Lancaster Plaza Hotel lors du lancement de l’appel d’urgence de l’UNRWA. « Je veux étudier le journalisme à l’étranger et devenir une journaliste reconnue, mais ne trouve aucune bourse à cause de mon statut. L’absence de fonds risque de briser nos rêves ». La jeune femme arrive à peine à finir sa phrase à cause des larmes.

Risque d’escalade

Cette absence de débouchés est racontée amèrement par de nombreux réfugiés rencontrés. Certains, comme Nasser el-Khatib, qui tient un petit magasin d’électronique, conspuent la décision « politique » de Donald Trump, et l’accusent de « guerre contre les Palestiniens ». « Des choses graves risquent d’arriver bientôt, une guerre entre Israël et les Palestiniens se prépare », prévient-il. Mais d’autres, souvent plus jeunes, ne croient ni aux guerres ni aux insurrections. « Depuis 2006, tout le monde dit que la guerre est pour bientôt. Mais c’est pire : la situation des Palestiniens s’aggrave doucement, et tout le monde nous oublie », soupire Ahmad Mohammed Kayal, 28 ans. « L’UNRWA est tout ce que nous avons pour vivre, ce sont les seuls à s’intéresser à nous. Si les Américains nous lâchent, nous allons manifester, parce que c’est tout ce que nous pouvons faire, mais je doute que quelque chose changera », affirme-t-il tristement, sans colère.

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L’entrée du centre de l’UNRWA, au camp de réfugiés de Burj el-Barajneh, Beyrouth-sud, le 1er février 2018. Philippe Pernot

Pour l’heure, le sort de l’Office n’est pas encore fixé. Car les Etats-Unis pourraient revenir sur leur décision si la direction de l’OLP décidait d’accepter de négocier avec Israël, dans quel cas l’UNRWA aurait de nouveau accès aux 360 millions de dollars de contributions américaines, qui représentent 60% de son budget d’urgence pour la Syrie, la Jordanie et le Liban. Une aide nécessaire, pour un budget déjà grevé par un déficit de 49 millions de dollars. En attendant, le vice-directeur de l’UNRWA en Syrie, Michael Amania, assure que « les réfugiés palestiniens auront toujours accès à tous nos services ». Même si, au centre de Burj el-Barajneh, le personnel table sur une réduction de la qualité, que ce soit en matière de santé, d’éducation, de services sanitaires, ou d’assistance financière. Les écoles, déjà bondées, risquent de dépasser la limite autorisée de 50 élèves par classe, si des professeurs doivent être licenciés. Et il est possible que l’UNRWA doive revenir sur la gratuité des soins prodigués à la clinique du camp, indiquent sous couvert d’anonymat plusieurs membres du personnel. Alors que la décision finale du président Trump n’est pas encore tombée, l’espoir d’une amélioration de la situation des Palestiniens s’amenuise à Burj el-Barajneh.

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Dans la clinique de l’UNRWA, au camp de réfugiés de Burj el-Barajneh, Beyrouth-sud, le 1er février 2018. Philippe Pernot

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