Éclairage – Alors que la communauté juive redoute une explosion de l’antisémitisme, le Premier ministre israélien est resté étrangement silencieux.
Philippe PERNOT | OLJ 07/10/2017

Alexander Gauland, leader du parti d’extrême droite l’AfD (Alternative pour l’Allemagne), s’adresse aux médias en arrivant à une réunion de son groupe parlementaire au Bundestag, le 5 octobre, à Berlin. Kay Nietfeld/DPA/AFP

Alexander Gauland, le président de l’AfD (parti d’extrême droite allemand), a déclenché une polémique dès son premier jour en tant qu’élu au Parlement, au lendemain des législatives du 24 septembre dernier. Se voulant rassurant vis-à-vis de la communauté juive allemande, il a déclaré, lors d’une conférence de presse : « Bien sûr que nous nous tenons aux côtés d’Israël », avant de critiquer, de manière voilée, le lien fort qui unit les deux pays. « Si la sécurité d’Israël fait partie de notre raison d’État, nous devrons être prêts à envoyer des troupes pour défendre l’État juif (…), et ça, je ne le sens pas », a-t-il dit.

Alors que l’Allemagne et Israël connaissent une relation particulièrement solide et proche, cette annonce du chef de l’AfD a fait l’effet d’une bombe. Un élu Vert, Volker Beck, l’a qualifiée de « choquante » sur Twitter, affirmant que « le droit d’exister et de sécurité d’Israël ne devrait pas être sujet à débat ». Alors que cette position est partagée par la majorité des citoyens allemands et de la sphère politique, M. Gauland a été critiqué jusqu’au sein de son propre parti. Marcus Pretzell, chef de l’AfD en Rhénanie-Westphalie, a répondu à son supérieur que « le droit à l’existence d’Israël appartient sans aucun doute à la raison d’État allemande, il n’y a pas d’échappatoire à ce fait ».

(Pour mémoire : “Dégage!” : Angela Merkel, cible de “citoyens en colère”)

Entre sionisme et révisionnisme
Car, au sein du Parti d’extrême droite, il n’existe pas de position officielle concernant Israël ou l’antisémitisme. Des affiches de campagne affirmaient que l’AfD « protège les juifs face aux migrants antisémites », et certains élus paradaient même avec des T-shirts « I love Israël ». Mme Petry, candidate modérée, s’était montrée « émue » après un voyage en Israël, en 2016. Mais sa décision controversée de quitter l’AfD juste après son élection au Bundestag, pour cause de dissensions avec l’aile plus radicale du parti, ainsi que la polémique récente autour des propos de M. Gauland jettent de l’ombre sur l’image projuive du parti.

Le révisionnisme est une position récurrente parmi certains des 94 élus de l’AfD au Bundestag. L’un d’eux, Wilhelm von Gottberg, est connu pour avoir affirmé que la reconnaissance de la Shoah ne servait qu’à « criminaliser les Allemands et leur histoire ». Martin Hohmann, lui, avait été exclu de la CDU (parti chrétien-démocrate) en 2003 après avoir désigné les juifs comme « peuple coupable » (« Tätervolk »), avec le soutien de M. Gauland. De même, Martin Renner et Jens Mayer ont désigné les efforts allemands de souvenir de la Shoah de « culte de la honte » et d’« hypermoralisation ». M. Gauland a carrément été accusé d’antisémitisme, après avoir affirmé que ses compatriotes pouvaient être « fiers des prestations » des soldats allemands pendant les deux guerres mondiales.

La présence d’élus ouvertement révisionnistes au Bundestag fait grincer les dents de la communauté juive. Charlotte Knobloch, dirigeante de l’Association juive de Munich, a décrit l’AfD comme étant « un cauchemar devenu réalité » : « Je suis inquiète pour la démocratie. Pour la première fois depuis 1945, un parti d’extrême droite est fortement représenté au Parlement. » Le Comité central des juifs d’Allemagne a publié un communiqué allant dans le même sens : « C’est la plus grande épreuve que la République fédérale ait connue depuis sa création. »

(Lire aussi : L’Alternative pour l’Allemagne (AfD): anti-islam et anti-Merkel)

 

Réactions mitigées
Si la communauté juive allemande craint une explosion de l’antisémitisme, ni le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ni le ministère des Affaires étrangères de l’État hébreu n’ont commenté la victoire électorale de l’AfD, silence qui laisse libre cours aux interprétations. Après avoir rapidement félicité la chancelière Angela Merkel pour la victoire, dimanche, des conservateurs aux élections, M. Netanyahu a attendu trois jours avant de dire à la chancelière, lors d’un entretien téléphonique, qu’Israël était « inquiet devant la montée de l’antisémitisme observée ces dernières années de la part d’éléments politiques de droite comme de gauche, ainsi que d’éléments islamistes ». Mais il s’est bien gardé de singulariser clairement l’Allemagne et même de condamner les propos révisionnistes de quelques élus de l’AfD.

Pour certains, le combat affiché de l’AfD contre les « migrants antisémites » aurait incité le gouvernement Netanyahu à fermer un œil sur sa xénophobie. De fait, un journal proche de M. Netanyahu, Israel Hajom, écrit que le parti d’extrême droite allemand n’est « ni néonazi ni antisémite ». Le quotidien Haaretz s’étonne : « Israël va-t-il ignorer le caractère raciste de ce parti et tolérer son entrée au Parlement seulement parce que son leader a mis en avant ses sympathies pour Israël ? » En mars, le journal de Tel-Aviv avait déjà consacré un article au « dilemme israélien avec l’extrême droite européenne, antisémite, mais pro-Israël », et relevé que Netanyahu avait fermé les yeux sur la rhétorique populiste de Victor Orban en Hongrie, de Donald Trump aux États-Unis, ou encore des néonazis américains. « Afin de terrasser l’ennemi, c’est-à-dire ses contradicteurs de gauche, le gouvernement israélien est prêt à aller jusqu’au bout », analysait le quotidien. Ce que confirme Ferhard Seyder, enseignant à la Freie Universität Berlin : « Netanyahu voit les choses de manière globale : pour lui, l’islamisme est plus dangereux qu’un petit parti allemand minoritaire. »

Mais une partie de l’opposition à la Knesset, ainsi que des survivants de la Shoah ont vivement critiqué le succès de l’AfD. Nachman Schai, du Parti travailliste, l’a désigné comme « énorme signal d’alarme pour Israël et le peuple juif ». Berthe Badehi, 86 ans, qui a vécu cachée par des paysans français durant la Seconde Guerre mondiale, a dit être « très choquée » et « avoir peur » pour l’Europe : « C’est comme un cancer qui se propage, c’est choquant que ça se passe en Allemagne, dit-elle. Je me souviens de ma peur quand, enfant, je croisais des soldats allemands. J’y ai repensé quand j’ai entendu le résultat de ce parti. »

Merkel a tranché
Que l’AfD soit antisémite ou pas, « elle n’aura aucune influence » sur la politique du futur gouvernement allemand, a déclaré Mme Merkel au lendemain de l’élection. Carola Richter, enseignante à la Freie Universität Berlin, confirme : « L’entrée de l’AfD au Bundestag et les diatribes de Gauland n’auront aucune conséquence sur les relations germano-israéliennes, qui sont bien trop stables pour être prises en otages par un parti d’opposition. »

Le lien entre les deux pays s’est établi pendant les années 1950, avec les efforts du chancelier allemand Konrad Adenauer et son homologue israélien David Ben Gourion de normaliser les relations entre l’Allemagne et Israël qui exigeait des réparations. Si le premier accord à ce sujet est trouvé en 1952, ce n’est que dix ans plus tard que les deux pays ont ouvert des ambassades à Berlin et Tel-Aviv. Depuis, l’Allemagne est devenue le premier partenaire commercial et culturel d’Israël en Europe, et l’un de ses principaux fournisseurs d’armes. Soixante-dix ans après, la Shoah demeure une pierre angulaire des relations entre Israël et l’Allemagne. Malgré des crispations récentes, Berlin est l’un des soutiens les plus fermes d’Israël au sein de l’Union européenne. À l’issue des législatives allemandes de dimanche dernier, Benjamin Netanyahu a par ailleurs qualifié Angela Merkel de « véritable amie d’Israël ».

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