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Épisodiquement, l’un d’entre eux apparaît dans notre champ de vision. En périphérie d’abord, puis de plus en plus proche du centre. Un rapide coup d’oeil, un échange de bonjours, une pièce qui tinte dans un couvercle en fer. Rien ne reste, sinon un léger sentiment de culpabilité. Et si, pour une fois, nos yeux rencontraient les leurs ?

Cette série de portraits de personnes sans domicile fixe (SDF) a été publiée dans l’édition de Novembre 2016 du Parvenu. Il est également à lire sur le site internet. 

Texte: Sébastien Grob | Photos: Philippe Pernot

Jérôme, 36 ans

Jérôme est un roc de bonté tranquille. De loin, il semble se fondre dans le décor, absorbé par le défilé interminable des passants. Quand nous l’abordons, il répond simplement : « Tout le monde peut me voir, de toute façon ». Assis, les jambes étendues devant lui, il se dévoile. Toujours avec un demi-sourire, émanant autant de sa bouche que de ses yeux bleus malicieux. Ses phrases sont régulièrement ponctuées d’un petit rire nerveux, sardonique. Comme pour atténuer la tristesse de ses paroles. Nulle trace de violence en lui. De l’amour, en revanche…

En parlant, il joue affectueusement avec sa chienne. « Elle s’appelle Nami. Quand je l’ai adoptée, elle avait quatre mois. Son ancien maître l’avait abandonnée, après lui avoir cassé la patte arrière. » Une femme sort du Burger King, se dirige vers Jérôme. « Tenez », lui dit-elle en lui tendant un hamburger et des frites. Il donne tout à Nami. « Au début, je pensais au suicide. Mais plus depuis que je l’ai », confie-t-il.

Au début, c’est-à-dire il y a trois ans. En couple depuis huit ans, Jérôme habitait avec sa copine. « Notre appartement était à son nom. J’étais intérimaire, et j’ai voulu faire une pause entre deux boulots. Ça ne lui a pas plu. On s’est disputé, et j’ai passé quelques jours chez ma sœur. Quand je suis revenu, elle avait changé la serrure. » Sans emploi et sans fortune, Jérôme échoue dans la rue.

Là-bas, il ne peut pas compter sur sa famille. « Ils s’en foutent, grogne-t-il. Mon père a disparu après le divorce, ça fait 20 ans que je ne l’ai pas vu. Mais que ma mère ne veuille pas me prendre chez elle, ça m’a tué. Depuis que je suis à la rue, je n’ai revu personne. » Personne, sauf sa sœur. Elle l’a hébergé pendant les deux premiers mois. Aujourd’hui ils continuent à se voir, de temps en temps. Sans diplôme, Jérôme peine à retrouver un travail. « Les patrons demandent une adresse. Dès qu’ils savent que tu es dans la rue, c’est mort. »

Pourtant, il compte bien en sortir, de la rue. D’abord récupérer le RSA, perdu après trois rendez-vous manqués, puis trouver un appartement. « Dans la rue, c’est la merde. Un rire, amer. C’est la merde. » Au-delà de la lutte perpétuelle pour la survie, le regard des autres est une blessure quotidienne. « Quand tu es dans la rue, les gens te regardent bizarrement. Ils jugent, plutôt que d’essayer de comprendre. »

David, 41 ans

David semble porter, en lui et sur lui, la marque de la rue. Ses mains sont épaisses et calleuses, ses ongles jaunes. Son visage, surmonté d’une casquette, est mangé par une barbe broussailleuse, d’où émergent quelques poils blancs. Quand il interpelle un passant pour lui demander une cigarette, son ton semble s’excuser d’avoir percé un mur d’indifférence. Il refuse que nous prenions en photo son visage : « Je n’ai pas envie d’être reconnu ». Ses genoux sont recouverts d’une couverture orange, de laquelle émerge la tête d’un grand chien noir. De l’extérieur, David donne l’impression d’avoir toujours vécu dans la rue. Il y est depuis longtemps, en effet.

Pour autant, il se rappelle d’un temps où son esprit était occupé par tout sauf la survie. À 6 mois, il est adopté par un couple ne pouvant avoir d’enfants. « Je les considère comme mes parents », affirme-t-il. Avec eux, il a vécu une « enfance dorée ». Après un séjour avorté dans l’armée, David retrouve la trace de sa mère biologique. « J’en avais besoin. Mais mes parents l’ont très mal pris. Ils trouvaient que je passais trop de temps chez elle, alors au bout d’un moment ils m’ont dit : “Restes-y” ».

David a alors vécu un moment avec sa génitrice. « Elle ne m’a rien apporté. Je suis tombé sur une mère toxicomane, alcoolique. Au bout de trois mois, elle est partie et m’a abandonné une seconde fois ». A 22 ans, David se retrouve dans la rue, « livré à lui-même ». Il sombre profondément, des années durant. Dans la drogue, la violence quotidienne. « Je suis allé trois fois en taule, pour des bagarres. » Jusqu’au déclic. « Après la mort d’un ami, je me suis dit qu’il fallait que je parte d’ici si je ne voulais pas mourir, moi aussi. Il venait de Toulouse, et me disait souvent : “Un jour, je t’emmènerai là-bas.” Ça s’est imposé comme une évidence. »

A Toulouse, sa vie se redresse. Pour un temps seulement. « J’ai été en couple pendant trois ans. J’ai travaillé un moment, dans un magasin de cycles (garage pour deux-roues, ndlr). Je vivais avec ma copine, dans un appartement à son nom. Quand on s’est séparés, je me suis retrouvé dehors. » Après la séparation vient la prison. David est condamné à trois ans ferme pour un braquage. « Je me suis laissé entraîner par un autre mec. Il m’a saoulé pendant trois heures pour que je fasse un coup avec lui. La drogue aidant, j’ai fini par craquer. Quand je suis arrivé devant le bureau de tabac, je me suis retrouvé seul. » Encore aujourd’hui, il ne comprend pas comment il pu agir ainsi. « Ça ne me ressemble pas. Quand je me suis rendu compte du mal que j’avais fait aux gérants, j’ai eu des remords. J’en ai pleuré devant le tribunal. »

De retour dans la rue, il rencontre Delphine, originaire de Nancy. Montés ensemble en Meurthe-et-Moselle, en 2014, ils vivent un temps dans un foyer, avant d’emménager chez un ami. Jusqu’à leur rupture, il y a quelques jours. David a depuis quitté l’appartement, et trouvé un squat où passer ses nuits. Il a repris contact avec ses parents depuis trois ans. Ils envoient un peu d’argent une fois par mois, viennent le voir de temps en temps – sans plus.  « Mes parents n’ont pas à m’assumer, à subir mes problèmes », explique-t-il. Ballotté depuis sa naissance par les remous de la vie, David guette le phare qui viendra déchirer la tempête : « Un jour, j’arriverai à trouver ma stabilité. »

Delphine, 40 ans

A la voir marcher dans la rue, avec son blouson et son sac à dos, elle pourrait passer pour une lycéenne rentrant chez elle à la fin de la journée. Elle a la démarche insouciante de ceux dont les déboires ne parviennent pas à éteindre une sorte de feu intérieur, une énergie, qui irradie avec un rire. Aux cruautés de la vie, elle oppose un sourire. Mais quand elle commence à raconter son histoire, son visage se ferme, et seuls ses yeux brillent encore.

Il y a quelques années, elle avait un appartement, un emploi. Un mari même, rencontré quand elle avait 24 ans. Après avoir travaillé un temps comme auxiliaire de vie auprès de personnes âgées, elle a passé trois ans dans une école primaire en tant qu’assistante de direction. « Je pouvais m’occuper de la bibliothèque, accompagner les sorties scolaires, donner des petits cours d’informatique aux gamins… C’est le métier qui m’a le plus plu. Si je pouvais le refaire, je le referais. » Après ça, elle ne retrouvera que des petits boulots au noir, par-ci, par-là.

Puis vient le divorce. Reste un appartement à Nancy, qu’elle occupe avec un coloc. En 2012, après avoir passé Noël et le nouvel an avec son désormais ex-mari, elle va à Toulouse pour voir une amie. « C’est elle qui m’a présenté David. Il était déjà à la rue, à ce moment-là. Quand il a fait une septicémie et a dû subir une grave opération, j’ai décidé de lâcher mon appartement à Nancy pour rester avec lui. J’ai tout abandonné pour David. » La perspective de la rue ne l’effraie pas. « J’avais déjà été sans-abri, vers mes 18 ans, raconte-t-elle. A l’époque, j’avais envie de connaître autre chose. » Ensemble, ils vivent neuf mois à Toulouse, en squat ou sous une tente. De retour à Nancy, ils vivent d’abord un temps chez la mère de Delphine.

Deux ans plus tard, elle décide de quitter David. « J’ai l’impression d’avoir plus envie d’avancer que lui », explique-t-elle. Avancer, pour laisser la rue derrière elle. « Ça commence à me peser. Mais je me dis qu’il y a bien pire que nous. Avant tout, c’est ma chienne qui m’aide à tenir. » Actuellement hébergée chez un ami, elle doit bientôt reprendre le bail de l’appartement. Un nouveau chez-soi, pour un nouveau départ.

Gaëtan, 28 ans

Perdu. Égaré quelque part, entre ici et une autre dimension. Parler avec Gaëtan, c’est comme passer du temps avec un malade d’Alzheimer. Il est là, présence physique, assis en tailleur sur le trottoir. Mais son esprit est ailleurs. Son regard vitreux, fixé droit devant lui, semble dévisager quelque créature tapie dans l’ombre. Tout porte à croire qu’il est ivre. Pourtant, autour de lui, nulle carcasse de bouteille. Une voix faible, nasillarde, s’échappe de ses lèvres. Les paroles sont hésitantes, le ton lancinant. Le récit vous prend à la gorge.

Gaëtan est sorti de prison le 10 octobre dernier. « J’ai été condamné à huit mois, mais je n’en ai fait que six, pour bonne conduite. Quand je suis revenu chez moi, le proprio avait mis des barreaux aux fenêtres et changé la serrure. » Gaëtan a été condamné avec sa femme pour le cambriolage d’une pizzeria. Il en parle comme d’un cauchemar à moitié effacé. « On tournait pas mal à la cocaïne », explique-t-il. Après le vol, un laps de temps de six mois s’écoule. « Entre-temps, ma femme est tombée enceinte. A ce moment-là on a arrêté l’héroïne, la coke. On était sous méthadone (un traitement de substitution, ndlr). Elle avait déjà deux enfants et ne voulais plus en avoir, mais comme je n’en avais jamais eu… C’était le plus beau cadeau qu’elle pouvait me faire. » Et puis vient l’arrestation. « En prison, elle a perdu l’enfant. Elle a fait une dépression, perdu quinze kilos. »

La drogue est entrée très tôt dans la vie de Gaëtan. « J’ai commencé l’héroïne à 14 ans, la coke à 16. » Quand il commence à parler de son enfance, il se recroqueville, presque en position fœtale, se balançant d’avant en arrière. « Mon père est mort deux mois après ma naissance. Il s’est tué sur la route, en revenant d’Irak. J’ai été élevé par mes grands-parents. Ma mère, c’est une copine, sans plus. A 15 ans, je dealais dans son appartement. » Arrivé à l’âge adulte, Gaëtan se débrouille un temps avec des petits boulots. « J’ai été déclaré épileptique à 22 ans. Après une crise sur un chantier, j’ai été lâché par ma boîte d’intérim. » Après ça vient le travail au noir. « J’ai travaillé dans des vignobles du Sud de la France. Je gagnais 4000€ par mois, tout passait dans la drogue. Après trois ans et demi, mon patron m’a lâché. »

Dans le Sud, Gaëtan compte bien y retourner. « Une fois que ma femme sera sortie de prison, on partira retrouver son fils et sa fille, laissés chez ses parents à Nice. Son père a acheté des terres, il est riche. Il me donnera du boulot, et nous aidera pour qu’on trouve un appart. » Les yeux perdus dans le vide, Gaëtan semble contempler son avenir. Comme si, en-deçà du trottoir, se cachait une caverne utopique.

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