Reporterre | 2 janvier 2026 | Reportage – guerres et armées
La principale ville druze de Syrie a été attaquée par une coalition de forces gouvernementales et bédouines en juillet. Toujours assiégés, ses habitants luttent maintenant pour leur subsistance et restaurent leur environnement.
Soueïda (Syrie), reportage
Sur les hauteurs de Soueïda, la vue sur la ville est imprenable. Les champs de pommiers et les vignes, aux couleurs d’automne, sont entourés de larges roches de basalte, sombres et aux reflets vermeils. Des reliques attestent de la présence de vignobles dès l’époque romaine, un héritage antique qui relie encore à leur terre les habitants de cette ville syrienne à majorité druze, un courant religieux issu du chiisme.
Mais pour arriver sur la montagne, il faut franchir des checkpoints, tenus d’abord par des hommes armés vêtus de noir — les forces de sécurité du nouveau gouvernement syrien —, puis par des miliciens druzes en tenues disparates.
« Cela a été un défi de revenir sur mes vergers, je n’ai pas pu y accéder du tout pendant un mois », dit en soupirant Mountasser Abo Saada, gérant du domaine viticole bio du Bashan à Dahr al-Jabal. C’est que ces collines, ainsi que toute la ville, ont été prises d’assaut par des tribus bédouines sunnites et des forces de sécurité gouvernementales en juillet. Des tensions avaient dégénéré en une offensive totale, avec des exactions commises contre les civils des deux côtés.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme, au moins 1 386 personnes ont été tuées, dont au moins 200 civils druzes exécutés sommairement par les forces progouvernementales. Au moins 128 000 personnes ont été déplacées, dont l’entièreté des habitants bédouins de la ville, alors que les deux camps s’accusent mutuellement d’avoir commis un « nettoyage ethnique ».
Sauvés par les bombes israéliennes
Mountasser a rejoint les rangs d’une milice druze, le Regard d’aigle, et a combattu l’arme au poing. Son ami, l’agriculteur chrétien Rami Meila, est resté terré chez lui. « Quand ils sont entrés chez moi, ils ont vu la croix sur le mur et ont voulu me crucifier vivant avec ma fille », raconte-t-il. Comme beaucoup, il n’a été sauvé que par les bombardements israéliens contre les assaillants — l’État hébreu, qui a envahi et occupe une large partie du sud de la Syrie, s’est proclamé défenseur des Druzes dans le pays.
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Les factions progouvernementales ont été contraintes à battre en retraite sous les bombes de Tsahal, l’armée israélienne. « Quand j’ai compris que j’avais survécu, cela a été comme une renaissance. La perte de ma ferme n’est rien comparée à la chance que j’ai d’être en vie », ajoute Rami Meila.
« Les premières semaines, plus aucune nourriture n’entrait »
Situés à la périphérie ouest de Soueïda, ses champs et vergers restent occupés par les factions bédouines et gouvernementales, qui contrôlent encore une trentaine de villages druzes depuis juillet. « Ils ont volé mes canalisations d’irrigation, bouché mes puits, coupé mes oliviers et brûlé la maison : tout cela pour nous contraindre à nous rendre », dit-il. C’est ainsi que la souveraineté alimentaire de la ville druze a disparu, alors que les forces gouvernementales imposent toujours un siège relativement strict.

« Les premières semaines, plus aucune nourriture n’entrait — nous avons survécu uniquement avec les réserves que nous avions. C’est la “mouneh” [les provisions préparées pour l’hiver], qui nous a sauvés », se souvient Mountasser, pendant que nous visitons ses vignes. Aubergines farcies aux noix, farine de blé ancien, confitures, zaatar : ces conserves, traditionnellement faites à la main par les familles syriennes, permettent de sauvegarder des aliments des saisons fertiles pour les moments difficiles.
« Pendant un mois, les habitants de Soueïda ont tout partagé. Ma famille possède un supermarché en centre-ville, nous avons tout distribué gratuitement. Personne n’avait assez à manger, mais personne n’est mort de faim », explique Mountasser. Grâce à cette solidarité, Soueïda a tenu jusqu’à l’arrivée de l’aide du Programme alimentaire mondial et du Croissant rouge syrien, qui entre au compte-gouttes depuis des mois.

Pour Omar el-Halabi, agronome et botaniste de Soueïda, les factions bédouines et gouvernementales ont ainsi pratiqué une « politique de la terre brûlée », détruisant tout sur leur passage, même des silos de grains. « Pendant longtemps, nous avons mangé du pain grisâtre, car les boulangers devaient mélanger de la farine brûlée. Le goût était horrible », se souvient-il.
Longtemps lointaine, la guerre est arrivée
Avant le siège, Soueïda était autosuffisante en fruits, légumes et farine, exportant même ses produits hors de Syrie. « Mais maintenant, vu que nos principales terres arables sont occupées, nous devons planter ces cultures sur des terrains peu adaptés, et dépendons de l’aide internationale », dit-il.
« Pour survivre, j’ai planté des plants de subsistance au milieu de mes vergers : tomates, aubergines, concombres. Nous n’aurions jamais fait cela normalement sur ces collines en altitude, froides et sèches », ajoute Mountasser.

Sous le règne des Assad — achevé avec la fuite du dictateur en décembre 2024 —, l’environnement et les habitants de Soueïda avaient vécu en relative autonomie, ses hommes refusant massivement le service militaire imposé par la dictature et se tenant à l’écart des combats — à part ceux contre l’organisation État islamique en 2018.
Mais la chute du régime a précipité la ville dans une situation de plus en plus difficile. Les tensions latentes entre Bédouins et agriculteurs druzes n’ont fait qu’augmenter, résultant dans le bain de sang de juillet. « Ces tensions ont toujours existé, et sont normales entre bergers et agriculteurs. Mais la question est de savoir pourquoi elles ont explosé dès l’arrivée du nouveau gouvernement », questionne Omar el-Halabi.
L’arrivée au pouvoir d’Ahmed el-Charaa, leader d’une milice islamiste, a galvanisé les Bédouins et leur a offert le soutien de la nouvelle armée syrienne. En creux, le gouvernement aurait ainsi voulu se saisir de ce territoire quasi autonome, alors que des combattants issus du djihadisme ont saisi l’occasion pour s’attaquer aux Druzes, qu’ils considèrent comme des « infidèles ». En conséquence, de nombreux habitants de Soueïda à qui Reporterre a parlé souhaitent maintenant leur indépendance, loin du nouveau gouvernement syrien, voire une tutelle israélienne.
Garde forestier sans forêt
Avec son ami et collègue Shadi Qarqout, Omar s’emploie à entretenir une pépinière pour des espèces endémiques du Djebel druze, cette région au microcosme si particulier. « Dès la fin du XVIIIe siècle, des botanistes internationaux ont recensé ici des plantes rares, qui sont maintenant menacées d’extinction, comme l’iris auranitica ou le chêne du mont Hermon [Quercus look]. Nous souhaitons les conserver et les sauver », explique-t-il.
« Nos forêts ont été détruites à 95 %. Elles étaient notre poumon »
C’est que Soueïda est devenue une cité de pierres. Les larges roches basaltiques qui entourent la ville lui donnent l’aspect d’un paysage martien, sans arbre pour casser leur sombre monotonie. Là où il y avait autrefois une forêt florissante, Essam Nasser et Samer Bellan escaladent maintenant des monticules rocheux d’un pas assuré, pioche dans une main et noyaux d’amande dans l’autre. Dans ce paysage de désolation, les deux activistes environnementaux et artistes plantent des graines, espérant faire renaître les chênes et amandiers, habitants originels de la région.

« Nos forêts ont été détruites à 95 % pendant la guerre, laissant un trou béant dans nos cœurs et notre identité. Elles étaient notre poumon, dit Essam. Les habitants ont coupé les arbres pour se chauffer ou revendre le bois, et l’armée d’Assad avait bétonné des routes pour faire passer ses tanks. »
Pour les replanter, il récupère des graines lors de longues promenades, faisant attention à ne mettre en terre que des espèces endémiques. « Ces promenades et campagnes de reforestation sont importantes pour notre santé mentale, alors que nous vivons d’importants traumatismes », ajoute-t-il.
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Aux abords de cette ancienne forêt se tient un petit immeuble gris. Assis à son bureau plongé dans l’obscurité — les coupures d’électricité sont encore longues et fréquentes dans toute la Syrie —, Wassim Zarifa est un garde forestier sans forêt. Depuis dix-neuf ans qu’il exerce, il a vu les arbres de la réserve de Qanawat disparaître petit à petit.
« Cela m’a brisé le cœur, car je connaissais chacun d’eux. Mais nous n’avions pas les moyens d’empêcher ça », raconte-t-il. Son salaire ne couvre même pas son loyer et, parmi la trentaine de ses collègues, plusieurs ont été tués ou contraints à la fuite lors des combats de juillet. Mais les jeunes pousses qui sortent de terre lui redonnent espoir. « Doucement, nous devons retomber sur nos jambes et reconstruire notre avenir », dit-il avec douceur.
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