Reporterre | 24 décembre 2025 | Reportage – guerre et armées

À Alep, les quartiers à majorité kurde vivent assiégés depuis le début de la guerre en 2011. Alors que des affrontements continuent entre forces kurdes et gouvernementales, les habitants aménagent des espaces verts et misent sur le vivre-ensemble.

Alep (Syrie), reportage

Dans un parc public entouré de bâtiments éventrés par les combats, une femme et sa fille sont assises sur un banc et regardent des oies se dandiner entre les allées bordées de buissons. La petite Najwa, 8 ans, s’en approche avec un paquet de vieux pain et leur jette avec un sourire, avant de revenir auprès de sa mère.

Elles profitent d’un bref répit dans le paysage de béton : ici, à Cheikh Maqsoud et Achrafieh, les deux quartiers à majorité kurde d’Alep, la grande ville du nord de la Syrie, la verdure manque. « Nous sommes réfugiées d’Afrin [60 km au nord], où nous vivions dans la nature. Ici, on étouffe, surtout à cause du siège », explique en soupirant Umm Ali, la mère.

L’enclave à majorité kurde d’Alep forme un fragile îlot d’un demi-million d’habitants, autogéré et quasiment coupé du reste de la Syrie. Assiégée presque sans discontinuer depuis une quinzaine d’années par ses ennemis successifs, elle se dresse au-dessus du reste de la cité, ses immeubles aux façades éventrées défiant la ville.

Quartier multiconfessionnel

« Pour nous, c’est ici l’endroit le plus sûr. Nous pouvons y vivre en paix avec nos voisins de toutes les confessions », explique Umm Ali, elle-même arabe originaire d’Afrin et mariée à un Kurde. Comme plusieurs dizaines de milliers de personnes, tous deux ont trouvé refuge ici en 2018 lors de l’offensive turque sur leur ville.

Le parc public Afrin, dans le cœur du quartier kurde d’Achrafieh, est entouré d’immeubles en reconstruction. © Philippe Pernot / Reporterre

Arméniens, Alaouites et Yézidis y vivent également sous la houlette d’une administration autonome calquée sur le modèle du reste du Rojava, territoire à majorité kurde dans le nord-est du pays. Tous et toutes cherchent à résister en aménageant des espaces verts et misant sur le vivre-ensemble.

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En contrebas du quartier, un checkpoint tenu conjointement par la police kurde et les forces du nouveau gouvernement syrien filtre l’accès. Le 22 décembre, des affrontements ont éclaté entre les deux camps, notamment à l’artillerie lourde, tuant au moins trois civils de part et d’autre et faisant des dizaines de blessés, avant qu’un cessez-le-feu ne rétablisse le calme. Le 6 octobre, des affrontements similaires avaient fait deux morts, alors que les routes vers les quartiers kurdes avaient été totalement fermées. La pression augmente : le gouvernement syrien et ses parrains étasunien et turc ont laissé aux forces kurdes (YPG) jusqu’à la fin de l’année pour se désarmer et s’intégrer à l’armée syrienne.

Ville millénaire devenue la « Stalingrad de Syrie »

« Nous sommes assiégés depuis ce jour [le 6 octobre] », explique Amina Beyram, coprésidente de la municipalité de Cheikh Maqsoud. Selon elle, deux des sept routes restent fermées, et seuls les produits de base peuvent entrer.

« Nous faisons face à de grandes difficultés : les routes sont délabrées, il y a peu d’électricité et le gouvernement bloque l’essence, les matériaux de construction… Bref, tout ce qui nous permettrait d’assurer des services aux citoyens », dit-elle. Reporterre l’a accompagnée alors qu’elle supervisait l’installation de câbles électriques dans un quartier appauvri de la ville.

« Il n’était plus raccordé au réseau depuis que les câbles en cuivre avaient été volés lors des premiers combats, il y a quatorze ans. Maintenant, nous avons fait rentrer de nouveaux câbles, en aluminium, en contournant les checkpoints », dit-elle en souriant devant l’ironie de la situation, celle d’une maire devenue contrebandière.

Un arbre dans un terrain vague sur la ligne de front entre les quartiers kurdes de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh. © Philippe Pernot / Reporterre

Cheikh Maqsoud et Achrafieh sont passés sous le contrôle des forces kurdes dès le début de la guerre civile syrienne, à l’été 2011. Lors de la bataille d’Alep, entre 2012 et 2016, ils étaient encerclés de toutes parts, d’abord par le régime de Bachar al-Assad, puis par les islamistes du Front al-Nosra.

« Nous avons vécu des choses inimaginables »

Ce sanglant affrontement de « tous contre tous » a martyrisé Alep, ville millénaire devenue la « Stalingrad de Syrie » : 30 000 civils tués, autant de maisons détruites, ainsi qu’une grande partie des souks historiques classés au patrimoine mondial de l’Unesco.

Alep a été défigurée par plus d’une décennie de guerre en Syrie. © Philippe Pernot / Reporterre

« Pendant cette période, nous avons vécu des choses inimaginables, des attaques aux barils d’explosifs, des snipers, des mortiers… » témoigne un habitant de Cheikh Maqsoud, souhaitant garder son anonymat. « Un jour, alors que j’allais acheter du pain, j’ai trouvé dix-sept cadavres dans une rue », se souvient-il. Lui-même a été arrêté et torturé deux fois par le régime Assad pendant la guerre civile.

Quinze ans de siège

Les quartiers kurdes sont restés assiégés par les forces de Bachar al-Assad jusqu’à la chute du dictateur en décembre 2024, et par les hommes du nouveau pouvoir syrien depuis.

« Cela fait presque quinze ans que nous vivons sous cloche. Tout le monde étouffe. Mais, en même temps, on aime notre quartier et quand on en sort, on se rend compte qu’on ne peut pas vivre ailleurs », dit un Aleppin kurde, qui admet avoir pris part aux combats du 6 octobre. « C’était de l’autodéfense populaire, nous avons pris des fusils des Asayish [les forces de sécurité du Rojava] pour défendre notre quartier, puis nous leur avons rendus », témoigne-t-il.

Des travaux d’aménagement d’un nouveau parc public, sur la ligne de front entre les quartiers kurdes de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh. © Philippe Pernot / Reporterre

Pour les forces kurdes, le désarmement d’ici à la fin de l’année est une gageure : elles sont encerclées par les milices proturques contre qui elles bataillent depuis le début de la guerre civile, qui ont envahi Afrin et occupent des pans du Rojava. Ankara les soutient pour lutter contre les YPG, qu’elle considère comme une organisation terroriste.

Après les affrontements du 6 octobre, comme toutes les routes étaient coupées, les étals du marché de l’est de Cheikh Maqsoud sont restés quasiment vides pendant deux semaines. Aujourd’hui, la situation est meilleure, mais les prix sont supérieurs à ceux des autres quartiers d’Alep, affirme Hassan Ali Mohammad, le directeur du marché.

Les étals du souk de l’est de Cheikh Maqsoud, souvent vides à cause du siège imposé depuis presque quinze ans sur le quartier. © Philippe Pernot / Reporterre

« Pour économiser du carburant et prendre moins de risques, je me dévoue, avec un ou deux autres commerçants, pour aller chercher les produits en gros à l’extérieur. On ramène ce qu’il faut pour tous les vendeurs, explique-t-il. Mais on doit faire attention, car nous savons que les forces du gouvernement surveillent nos publications sur les réseaux et peuvent nous arrêter aux checkpoints. »

Dépendance au monde extérieur

C’est que les quartiers kurdes d’Alep sont densément peuplés : pour leur subsistance, ils dépendent du monde extérieur. Reporterre n’a trouvé qu’une seule ferme urbaine, dont l’employé a préféré ne pas partager le nom, ni la localisation exacte. Des chèvres, moutons et poules s’y côtoient dans un joyeux brouhaha, à proximité d’un lopin de terre au milieu d’usines.

Dans la ferme urbaine du quartier de Cheikh Maqsoud. «  Il en faudrait des centaines  » pour que le quartier soit autosuffisant, dit un employé. © Philippe Pernot / Reporterre

« Pour l’hiver, nous cultivons du foul [haricots fava], de l’ail, du persil. À cause du siège, nous reproduisons nos propres semences locales d’année en année et ne trouvons pas de pesticides : à la place, nous faisons du compost avec les excréments des animaux », explique l’employé. Selon lui, il faudrait « des centaines » de fermes comme la sienne pour atteindre une forme d’autosuffisance dans le quartier.

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Face à l’absence de terrains agricoles, il ne reste aux habitants de Cheikh Maqsoud et d’Achrafieh que leurs balcons… et les rares espaces publics de la ville. C’est justement sur une ancienne ligne de front que la municipalité est maintenant en train de construire un jardin communal. Mariam Youssef, ingénieure civile de 24 ans, y supervise les travaux et parle à Reporterre entre deux passages de tractopelle.

« On a besoin d’endroits pour respirer »

« Nous avons commencé ce chantier avant la chute du régime, mais les combats et le siège l’ont mis en pause. Nous espérons maintenant le finir avant la fin de l’année, en faisant fleurir cette place avec des arbres, des roses, des herbes », explique-t-elle.

Pour la jeune ingénieure, comme pour les habitants du quartier, ces espaces sont vitaux. « Vu qu’on peut difficilement sortir, on a besoin d’endroits pour respirer, voir de la verdure. Il en va de notre santé mentale », dit celle qui souhaite une politique de rénovation du quartier, alors que son abandon remonte déjà au régime Assad, qui avait délibérément sous-développé les régions à majorité kurde de Syrie.

Fadel al-Moussa Abu Abdallah, propriétaire d’une pépinière qui fournit la mairie, ainsi que des particuliers de toutes les confessions. © Philippe Pernot / Reporterre

Un état de fait auquel tente de remédier Fadel al-Moussa Abu Abdallah, propriétaire d’une pépinière où poussent des milliers de fleurs, oliviers et arbustes au milieu d’un paysage de ruines. « La guerre a détruit l’environnement et l’agriculture, nous devons la restaurer et en prendre soin maintenant. Alors, je fais venir des plantes de toute la Syrie pour les propager ici, dans le quartier », dit-il, un bouquet de roses de Damas dans les mains.

La municipalité vient se fournir chez lui, ainsi que des particuliers de toutes les confessions, alors qu’il est lui-même issu d’une tribu arabe. « Ce projet est privé, mais joue un rôle important pour le bien public et dépasse les clivages », dit-il fièrement.

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