Reporterre | 8 décembre 2025 | Reportage – monde

Les treize années de guerre civile ont laissé la population et l’environnement exsangues. Les crimes restent impunis, forçant la société civile à s’engager pour la justice, la solidarité et la restauration du pays meurtri.

Damas (Syrie), reportage

Dans une caserne abandonnée, des fleurs poussent dans des pots colorés, des poules caquètent et deux chèvres bêlent, pendant que des enfants jouent dans une voiture kaki rouillée. Là où trônaient autrefois les tanks et blindés de l’armée de Bachar al-Assad, des oignons, choux et salades bio plantés vont nourrir un « squat » d’une quinzaine de personnes. « Nous sommes venus nous installer ici en février, notre loyer était devenu trop cher : ici, on ne paye rien, on vit de la débrouille », explique Tamam Khalil, l’un des nouveaux habitants de ce baraquement militaire dans la banlieue de Tartous, ville côtière de Syrie.

Il y a un an jour pour jour, le 8 décembre 2024, le dictateur Bachar al-Assad a fui en Russie suite à une offensive éclair lancée par le groupe islamiste Hayat Tahrir el-Cham. Son armée s’est effondrée en quelques jours et depuis, la caserne de Kammouneh était abandonnée, ses portes, fenêtres et câbles électriques arrachés. Face à l’inflation monstre et à la crise économique, Tamam et sa famille y ont vu une opportunité et s’y sont installés. « Mais la vie est rude, nous ne sommes toujours pas raccordés au réseau électrique, et vivons de travail journalier », soupire-t-il.

Tamam Khalil, habitant temporaire du «  squat  » de la caserne abandonnée à Tartous. © Philippe Pernot / Reporterre

Les Champs de solidarité, une association d’agroécologie créée après la chute du régime, s’est vite mobilisée pour les soutenir. « Ils nous fournissent des semences, nous ont offert des poules et chèvres, pour qu’on puisse vivre en autosuffisance alimentaire et réduire nos dépenses », explique Tamam.

Il reste beaucoup à faire pour rendre l’endroit vivable : installer l’électricité, des portes, des fenêtres, évacuer la montagne de déchets de la caserne — masques à gaz, voitures abandonnées, treillis militaires. « Mais c’est déjà tout un symbole, que nous, en tant que Syriens, puissions nous réapproprier une caserne de ce régime qui nous a tant opprimés », sourit-il.

Des pots de fleurs et légumes plantés dans le «  squat  » de la caserne abandonnée à Tartous. © Philippe Pernot / Reporterre

Autonomie paysanne

Dans toute la Syrie, meurtrie par une guerre civile sanglante qui aura fait un demi-million de morts en plus de treize ans, l’association monte un réseau d’agriculture bio, locale et engagée. « Notre but est de répandre le système des coopératives, pour développer l’autosuffisance et l’autonomie des quartiers, villages et villes dans toute la Syrie », explique le fondateur de l’initiative, Kastro Dakdouk, de son nom d’emprunt.

Après avoir combattu l’armée israélienne à Beyrouth aux côtés des factions palestiniennes de gauche et s’être opposé au clan Assad dans les années 1980, l’activiste anarchocommuniste a fui en Grèce. Revenu au pays après trente-huit ans d’exil, il souhaite y continuer le militantisme qu’il a mené en Grèce : l’ouverture de squats et de fermes agroécologiques autogérées. « En Syrie, la priorité maintenant est de restaurer l’environnement et l’agriculture, et d’allier la justice sociale et environnementale », estime-t-il, barbe grisonnante et keffieh rouge autour du cou.

Kastro Dakdouk, fondateur de l’initiative Les Champs de solidarité, en Syrie. © Philippe Pernot / Reporterre

Alors que le pays sort appauvri de treize années de conflit, crise économique et sécheresse rendent la vie des associations environnementales et des agriculteurs difficile. « La terre est fatiguée après la sécheresse, la guerre et l’utilisation de pesticides ; il est très compliqué de passer au bio et de la raviver », explique Somar Mohammad, membre de l’association qui produit son propre vermicompost.

Près de la frontière syro-libanaise, au sud, il rend visite à des agriculteurs qui ont opté pour sa méthode. « On voit vraiment la différence, les fruits et légumes sont plus riches et lourds et les plantes en meilleure santé, se réjouit Mahmoud Salame, agriculteur. Mais globalement, les agriculteurs vivent dans une grande difficulté. Il faut vraiment que le gouvernement nous aide. » Pour Somar aussi, pas de doute : le bio peut aider à réduire les coûts, notamment la dépendance aux pesticides, et à raviver la terre — mais « il faut une politique volontariste du gouvernement » en ce sens.

Mahmoud Salame, agriculteur bio à Katro, au sud de Tartous. © Philippe Pernot / Reporterre

Pour aider les agriculteurs à écouler leurs produits, un marché paysan a ainsi vu le jour à Tartous, boutique coopérative où se vendent fruits et légumes bio, savons, et « mouneh » (conserves faites à la main), au prix du marché. « Notre initiative n’est pas commerciale, nous ne sommes pas là pour faire du profit. 80 % des ventes reviennent directement au producteur et 20 % aux coûts de fonctionnement de la boutique », explique Maysa’a al-Khalil, elle aussi ancienne opposante au régime Assad qui tient un café associatif et s’engage aux Champs de solidarité à Tartous.

Pour elle, impossible de penser à la justice sociale sans penser à la nature. « Chaque fois qu’un crime de guerre a été commis, l’environnement a souffert, et vice versa, estime-t-elle. Près de chez moi, par exemple, une forêt entière a été rasée pendant la guerre. Je n’ai pas pu y retourner pendant plusieurs années, tellement cela me brisait le cœur : c’est là que j’avais grandi, c’est comme si on avait tué une partie de mes souvenirs. »

Environnement sacrifié

Or, c’est là que le bât blesse : un an après la chute d’Assad, l’environnement continue de souffrir. Dans les hauteurs de Beit Yachout, à une heure de Tartous, une forêt brûlée s’étend à perte de vue. La carcasse d’un camion de l’armée d’Assad gît le long de la route. Au printemps, un double fléau est venu s’abattre sur la région : des massacres visant la population alaouite, suite à des combats entre les nouvelles forces de sécurité et d’anciens soldats d’Assad, et des incendies monstres.

« La forêt a brûlé pendant cinq jours avant que nous ne puissions la maîtriser, se souvient Ali [*], agriculteur d’un hameau juché sur le versant opposé, souhaitant rester anonyme. La Défense civile n’est pas venue nous aider, alors nous, les habitants, avons fait preuve d’une grande solidarité et d’entraide pour éteindre l’incendie, tout seul. » Sur son téléphone, il montre une vidéo de flammes s’élevant dans la nuit. « Cela m’a brisé le cœur. Nous vivons dans cette forêt, elle fait partie de notre identité », confie-t-il. Sur la côte syrienne, plus de 100 km² de forêts ont été ravagés entre juin et août par les plus importants incendies de l’histoire du pays.

Un masque à gaz abandonné dans le «  squat  » de Tartous. © Philippe Pernot / Reporterre

Selon Ali, les causes de ces feux sont difficiles à déterminer. « Plus que juste la sécheresse, c’est le chaos qui régnait dans le pays et la réorganisation des forces de l’État qui ont mené à la gravité de la situation, explique-t-il. Je ne peux rien affirmer, mais certains disent avoir vu des drones s’abattre dans les forêts pour y mettre le feu. »

Des accusations fusent de toutes parts : en mars, des soldats affiliés au régime déchu avaient organisé des embuscades contre les nouvelles forces de sécurité, menant à un bain de sang : entre 1 426 et 1 700 personnes ont été tuées, essentiellement des civils alaouites.

« De nombreux crimes restent impunis »

Après plus de treize ans de guerre civile, le gouvernement a mis en place des commissions pour la vérité et la justice, dans un processus qui doit garantir la justice transitionnelle. « Mais leur travail est opaque et ne mène pas à de vrais résultats : c’est maintenant la société civile qui essaie de trouver la vérité et de pousser pour la justice », affirme un activiste syrien qui a souhaité garder l’anonymat.

« De nombreux crimes restent impunis, notamment ceux visant l’environnement, abonde Mudar Haj Hussein, un jeune activiste de 24 ans que Reporterre a rencontré dans un café de Lattaquié, ville côtière à majorité alaouite. Le régime d’Assad a détruit des forêts, pollué la côte, brûlé des décharges, et utilisé des armes chimiques contre les humains et leur environnement : il faut prendre cela en compte dans le processus de justice. »

Avec d’autres jeunes de Lattaquié, il veut maintenant allier l’art et l’environnement pour encourager le pays à aller de l’avant : « Si quelque chose peut unir les gens de toutes les confessions et régions, c’est bien l’art et la nature. »

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