Reporterre | 2 janvier 2024 | Reportage — Eau et rivières
L’agriculture jordanienne souffre des politiques néolibérales et du détournement d’eau par Israël. Face à la crise, activistes et travailleurs agricoles se mobilisent pour lutter contre la désertification et la précarité.
Vallée du Jourdain (Jordanie), reportage
Chaque voiture qui passe soulève un nuage de sable et de poussière. Sur la route qui longe la vallée du Jourdain, il est difficile de croire qu’il s’agit du lieu le plus fertile de toute la Jordanie. Des serres et des fermes y côtoient des terrains vagues de terre craquelée, asséchée.
La Jordanie est l’un des pays les plus arides de la planète et la désertification y est galopante : 88 % des surfaces agricoles sont abandonnées et se transforment en désert. Les petits agriculteurs luttent pour survivre. « Le plus difficile est vraiment le manque d’eau. J’ai une bassine de 2 000 m3, mais en été il me faudrait le double », dit Soleiman, 26 ans, qui a repris les terres de son père à Dayr’Allah, dans la partie moyenne de la vallée.
« En été, nous n’avons que six heures d’eau courante, deux jours par semaine », raconte le jeune homme au visage fin, qui a étudié l’agronomie en master à l’université. Ses champs de fruits et légumes s’étendent sur 8,5 dunums (soit 8 500 m2), à quelques centaines de mètres du Jourdain. Rivière sacrée des trois monothéismes, elle est réduite à un ruisseau boueux et pollué depuis les années 1960, son eau inutilisable pour l’agriculture. À sa place, un canal irrigue la vallée avec de l’eau recyclée venue d’ailleurs en Jordanie, mais seulement au compte-goutte.

Aujourd’hui, Soleiman n’est pas seul dans sa lutte contre la sécheresse. Deux membres du Arab Group for the Protection of Nature (APN) l’aident à planter 350 jeunes citronniers, orangers et autres agrumes au milieu d’un champ de salades.
« Nous aidons les agriculteurs à diversifier leurs cultures et à augmenter leurs maigres revenus afin qu’ils puissent envoyer leurs enfants à l’université et ne plus vivre au jour le jour, explique Mohammad Qteishat, responsable de projets auprès de l’organisation jordano-palestinienne. Nous leur vendons les arbres pour 25 piastres au lieu de 5 dinars [1 dinar = 100 piastres = 1,3 euro] sur le marché, comme ça on n’est pas dans une relation de dépendance. Au bout de trois ans, 100 arbres plantés peuvent apporter 500 dinars par mois [635 euros] ».

La vallée du Jourdain en souffrance
Le choix de planter des agrumes est économique, mais aussi très symbolique. « Autrefois, cette région était extrêmement riche en biodiversité, très verte, recouverte de citronniers et d’orangers. Mais cela fait des années qu’ils sont morts, tant l’eau que nous recevons est polluée, dit Mohammad Qteishat. Maintenant, les arbres ont disparu, il ne pousse plus que des légumes. Même les oiseaux et les autres animaux ont changé. »

En 1964, Israël a construit des barrages en amont sur le Jourdain, le détournant vers ses propres terres agricoles, puis y rejetant des eaux usées industrielles et agricoles. La rivière aurait ainsi perdu jusqu’à 98 % de son flux historique, et serait polluée aux métaux lourds, affirme l’ONG EcoPeace. La Jordanie a dû construire des barrages sur les rivières Yarmouk et Zarqa, en amont, qui apportent l’eau nécessaire à la vallée via des canaux d’irrigation. Mais elle aussi est saline et souvent polluée.

D’après l’accord de paix entre la Jordanie et Israël de 1994, l’État hébreu doit donner 50 millions de m3 d’eau au Royaume hachémite chaque année. « Ils nous envoient parfois de l’eau usée : quand cela arrive, les arbres meurent en deux jours », affirme Mohammad Qteishat.
Résultat : une perte nette en matière de biodiversité et de revenus pour les agriculteurs de la vallée. Un accord qui prévoyait d’échanger de l’eau israélienne contre de l’électricité jordanienne a finalement été annulé par le gouvernement jordanien sous la pression d’énormes manifestations propalestiniennes.
« Je refuse de recevoir de l’eau d’Israël »
C’est que la majorité des Jordaniens, d’origine palestinienne, sont extrêmement critiques d’Israël et de son opération militaire à Gaza, qui a fait plus de 21 000 morts palestiniens en trois mois. Alors que des ONG internationales et agences de l’Organisation des Nations unies (ONU) dénoncent des crimes de guerre et craignent un génocide, les opérations militaires et les violences des colons se succèdent aussi en Cisjordanie occupée, faisant 300 morts palestiniens depuis octobre dernier.
« Mon père est de Jordanie, ma mère de Jénine [en Cisjordanie]. Cela m’attriste énormément de voir ce qui se passe là-bas, confie Soleiman. Les Palestiniens et Jordaniens sont un seul peuple, bien sûr que moi, en tant qu’agriculteur, je refuse de recevoir de l’eau d’Israël, même si je dois vivre dans la sécheresse. » Des champs de Soleiman, on aperçoit la Cisjordanie occupée au-delà du Jourdain, qui délimite la frontière entre les deux pays.
L’agriculture jordanienne est très sensible aux crises qui embrasent la région : son alliance avec les États-Unis l’a vite rendue dépendante de l’aide internationale. Si, dans les années 1960, elle produisait encore 70 % de l’orge et du blé consommés, la Jordanie doit aujourd’hui importer 90 % de ses céréales et de son énergie.
L’agriculture a vécu une spirale infernale : de secteur économique majeur comptant pour 40 % du PIB, elle est devenue un nain mal-aimé (6 % du PIB). Et ce, alors qu’elle consomme la moitié de toute l’eau disponible : un déséquilibre dangereux alors que le changement climatique va affecter le Moyen-Orient avec un réchauffement de plus de 5 °C, rendant de nombreux endroits invivables, selon des rapports alarmants.
La résistance s’organise sur les terres agricoles
En 2001, face à cette crise, l’APN a lancé la Caravane verte, une initiative pour planter des arbres devenus rares dans des régions menacées de désertification et de précarité. À ce jour, elle aurait fait pousser 166 000 arbres fruitiers chez 10 000 petits agriculteurs.
« Après plusieurs essais, nous avons vite compris qu’il faut planter des arbres qui sont utiles aux agriculteurs, résistants à la sécheresse, et qui rendent de la biodiversité aux sols, dit Mariam Al Jaajaa, présidente de l’organisation en Jordanie. Mais il ne s’agit pas d’une fausse biodiversité telle qu’elle est souvent présentée dans les projets des grandes ONG internationales, qui nient les dimensions sociales et politiques de l’agriculture. »
C’est que l’agrobusiness concentre les investissements étrangers depuis les grandes réformes économiques néolibérales des années 1990 et 2010. En réduisant les subventions et le filet de sécurité sociale, les programmes menés par le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale ont fait grimper le taux de chômage à plus de 45 % chez les jeunes, et plongé 25 % de la population dans la pauvreté. « La Jordanie a souffert de cinquante années de mauvaise gestion néolibérale, qui nous a laissés dépendants des aides et des importations : le pire, ce n’est pas le réchauffement climatique, mais les politiques », dit-elle.

Environ un quart des personnes les plus précaires de Jordanie, dont un grand nombre de réfugiés syriens et de migrants égyptiens, tirent leurs revenus de l’agriculture journalière. Mais pour les 210 000 travailleurs agricoles, les conditions de travail sont catastrophiques.
« Les problèmes des agriculteurs et des travailleurs agricoles sont sans fin, déplore Moqthal Zinat, secrétaire du Syndicat des travailleurs agricoles (UAW). La plupart sont journaliers, ils travaillent pour 1-2 dinars de l’heure, sans droits du travail, sans protection sociale, sans couverture médicale pour les accidents de travail, sans équipement de protection contre les pesticides et les insectes, souvent même sans accès à des toilettes — ce qui est un grand problème pour les travailleuses. »
Le Royaume jordanien ne reconnaît pas son syndicat légalement. Mais après deux ans de campagne et des sit-in, l’UAW a obtenu une réforme du droit du travail avec certaines avancées sociales. « Personne ne peut mieux aider les agriculteurs et travailleurs qu’eux-mêmes, surtout s’ils unissent avec les étudiants, les médecins, les autres travailleurs pour réclamer des droits. » Dans la vallée du Jourdain comme dans les rues d’Amman, les luttes s’organisent autour de la cause palestinienne, avec en trame de fond, l’espoir de tracer une voie indépendante.
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